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Les Archives de l’Institut für Zeitgeschichte München-Berlin (l’Institut d’Histoire contemporaine Munich-Berlin, sigle: IfZ)

Vous trouverez la version annotée de cette synthèse introductive à notre travail dans le volume: « 50 Jahre Institut für Zeitgeschichte. Eine Bilanz“ (l’Institut d’Histoire contemporaine fête son cinquantième anniversaire. Un bilan) publié sous la direction de Horst Möller et Udo Wengst, Munich 1999.
Les auteurs :
Werner Röder/ Hermann Weiß Klaus A. Lankheit
Les Archives de l’Institut für Zeitgeschichte München-Berlin ne sont pas des archives au sens du terme. Pour comprendre leur nature, il faut remonter à leurs origines. En vertu du statut conféré à l’Institut für Zeitgeschichte de « Fondation pour la recherche scientifique sur l’histoire contemporaine » (Stiftung zur wissenschaftlichen Erforschung der Zeitgeschichte) qui fut défini en 1961 et qui est toujours en vigueur, les Archives de l’Institut für Zeitgeschichte ont pour mission de « prospecter, collecter, classer et inventorier dans un but de préservation » les sources relatives à l’histoire du national-socialisme et ses origines et ce, en accord avec les Archives fédérales (Bundesarchiv - BArch) et les archives des Länder. Sont ainsi conservés dans les Archives de l’Institut des fonds documentaires et des collections archivistiques provenant de différents « producteurs ». Ces fonds et collections ont été constituées en vue de sauvegarder, pour la recherche actuelle et à venir, un patrimoine historique qui doit se composer, avant tout, de sources écrites, un domaine dont la conservation ne revient pas exclusivement aux archives de la République fédérale d’Allemagne (Archives fédérales et les Archives des Länder). Toujours à des fins scientifiques, les Archives de l’Institut sont de même appelées à préserver, à titre complémentaire, au delà des fonds documentaires pré-cités, des pièces imprimées émises par les instances administratives du Troisième Reich, le NSDAP (Parti national-socialiste des travailleurs allemands – Nationalsozialistische Deutsche Arbeiterpartei) et autres organisations dérivées, des imprimés émanant des partis et autres associations (tracts etc.) (Amts- und Verbanddruckschriften), puis des journaux et autres périodiques.
Tout au long des décennies qui suivirent la création de cette section si riche en documents historiques, les structures, les centres d’intérêt historiographiques et le cercle des lecteurs et usagers des Archives de l’Institut für Zeitgeschichte subirent de profondes transformations qui ne furent perçues par le monde de l’historiographie que lorsque les résultats obtenus furent tels qu’ils ne pouvaient plus passer inaperçus. Que cette évolution se fit sans grand bruit, n’est pas un effet du hasard, au vu que la tâche des archivistes est de par sa nature un travail de « longue haleine». Cependant, ces transformations ne sauraient être imputées en elles-mêmes à la seule marche du temps. Elles sont plutôt liées, et ce dans leur majorité, à la nature instable du terrain sur lequel les Archives durent s’aventurer dans leur quête d’identité. Les difficultés auxquelles elles se heurtèrent dans l’accomplissement de leur mission tinrent essentiellement au fait que le patrimoine historique que l’Institut était pertinemment tenu, de par ses statuts, de collecter, valoriser et de conserver ne jouissait d’aucun fondement juridique concret quant à sa provenance et sa nature, en opposition aux grands organismes dépositaires d’archives publiques fédéraux. Par conséquent, figurant en tant qu’institution dont le domaine de compétence archivistique n’est, dès le départ, pas défini de manière précise (Archiv ohne Archivsprengel), les Archives de l’Institut für Zeitgeschichte sont une « conceptualisation politique » (politisches Konstrukt) que l’on aurait pu qualifier sèchement, pour utiliser le vocabulaire en usage lors de la guerre froide et du conflit Est-Ouest, de « pseudo-archives » (sogenanntes Archiv) - ou bien encore de « phénomène archivistique quelque peu spécial ». Cela étant, et à défaut donc d’une base bien délimitée de leur domaine de conservation, sans laquelle elles ne pouvaient pas fonctionner avec l’efficacité requise, les Archives de l’Institut se virent constamment contraintes de justifier, de fait, de leur existence. Et le seul moyen dont elle disposaient à cette époque pour en arriver là, consistait à faire en sorte que la qualité archivistique intrinsèque des documents qu’elles conservaient fût au-dessus de tout soupçon, un objectif qu’elles poursuivirent inlassablement. Contrairement aux autres institutions archivistiques considérées comme « régulières », ce qui est le cas pour les archives dites « d’Etat » « autochtones », c.-à-d. celles qui sont liées aux administrations situées au niveau fédéral (Bund) ou régional (Staatsarchiven), les institutions archivistiques qui relèvent des partis politiques, des Églises, des organismes économiques, des associations jouant un rôle important dans la vie politique et sociale, ou bien encore celles qui sont incorporées aux sociétés de droit public, les « Archives » de l’Institut für Zeitgeschichte se voient, comme dans le passé, invariablement confrontées à la nécessité de définir et redéfinir leur propre territoire au sein de la topographie des sources relatives à l’histoire contemporaine (action qualifiée de claims par les auteurs de la contribution).
Une des considérations qui, au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, conduisirent de manière décisive à la fondation de l’Institut d’Histoire contemporaine, était de créer, en dépit des différentes considérations qui motivaient ses protagonistes, un «Institut dont la vocation serait d’assurer en toute rapidité, de manière centralisée, la collecte et la valorisation de tout document qui s’avérerait accessible au sortir de la Deuxième Guerre mondiale en vue de promouvoir et faciliter la recherche sur l’histoire du national-socialisme » (« Zentralinstitut zur Sammlung und raschen Auswertung aller heute noch erreichbaren Quellen für die Geschichte des Nationalsozialismus »). Tenu compte du fait qu’à la fin de la guerre les forces alliées d’occupation de l’Allemagne avaient confisqué l’ensemble des archives et des dossiers qui furent générés par les instances administratives (étatiques) nazies, « on redoutait – du côté allemand – que la recherche sur la thématique de la Seconde Guerre mondiale fût abandonnée à des considérations internationales, si on laissait faire les choses. Afin donc de mettre un patrimoine historique si précieux à l’abri d’éventuelles tentatives de ce genre, il fallut, dès lors, non seulement récolter en toute hâte cette documentation, mais aussi procéder à des enquêtes en vue de recueillir des témoignages auprès des témoins directs, eussent-ils été observateurs ou acteurs. Tout comme l’Institut était appelé à contribuer à la formation d’une nouvelle conscience politique, la recherche scientifique sur le national-socialisme s’entendait être à priori un devoir qui revenait aux seuls Allemands « eine deutsche Aufgabe ». Et ce devoir lequel consistait à appréhender les faits avec autant de clarté que d’exactitude (« saubere Klärung der Sachverhalte ») ne pouvait être rempli correctement qu’avec les sources à l’appui.
Les objectifs que nous nous étions donnés de prime abord concernant la structuration des tâches de l’Institut, lesquels prévoyaient, outre l’aménagement de sections réservées à la recherche et à la publication, la constitution d’un centre d’archives spécialement conçu pour la conservation des sources émanant de la période nazie, furent rapidement dépassés par la réalité, et pour cause. D’une part, les Alliés n’avaient nullement l’intention de restituer aux vaincus des documents sur lesquels ils avaient la haute main, d’autant plus que les documents que l’Institut était en droit de revendiquer n’étaient autres que les « dossiers établis par les organes décisifs du régime hitlérien, le parti national-socialiste et ses organisations dérivées » (Akten staatlicher und « parteiamtlicher » Provenienz). D’autre part, les représentants du corps de métier des archivistes qui, forts de leur compétence et se réclamant des traditions administratives en vigueur en Allemagne, et en partie soutenus par la guilde des historiens travaillant dans les universités, vinrent se mêler à la bagarre en revendiquant les quelques documents écrits officiels qui étaient de reste, sous prétexte qu’ils leur revenaient de droit. Lorsqu’en mars 1950 la décision ministérielle fut prise de fonder les Archives fédérales, cette question fut résolue tout du moins en principe, dans la mesure où, au mois de septembre de la même année, un institut fut levé des fonts baptismaux qui, sous la dénomination officielle d’« Institut allemand pour l’histoire du national-socialisme » (Deutsches Institut für Geschichte der nationalsozialistischen Zeit), était appelé, en vertu de ses statuts, à assumer les fonctions d’un « Répertoire centralisé des sources dispersées se rapportant au Troisième Reich (Zentralnachweisstelle für verstreute Akten des Dritten Reichs), quel que fût leur lieu de conservation » ; Certes, cette nouvelle appellation ne changeait rien aux activités régulières de l’Institut qui devait continuer à collecter « tout document, rapport, déposition testimoniale et autres sources touchant à l’histoire et la préhistoire du national-socialisme ». Cependant, comme les fonctions et donc l’existence-même de l’Institut étaient, de surcroît, expressément liées à l’assentiment du Bundesarchiv et des Archives des Länder, qui au demeurant défendaient jalousement leur domaine de compétence archivistique en se retranchant sur leur légitimation de conservateurs attitrés de l’Etat en matière de documents administratifs et étatiques, et dont les craintes d’avoir à céder leurs prérogatives à un institut quelconque n’étaient pas totalement injustifiées, la question de savoir dans quel domaine archivistique l’Institut devait déployer ses activités sembla réglée une bonne fois pour toutes et ce, en toute clarté. Cela signifiait – en renversant l’argument – que depuis lors et jusqu’à preuve du contraire, l’Institut devait se contenter de recueillir et de conserver des sources privées, des documents écrits sous forme d’imprimés ou de doubles, et enfin des documents officiels accessibles sous forme de duplicata et de reproductions photographiques.
D’un autre côté, bien que les accords passés avec les archives « régulières » eussent été conclus au détriment de l’Institut, ce dernier se trouva malgré tout dans une position durablement privilégiée par rapport au centre d’archives qui venait d’être fondé sous l’appellation d’« Archives centrales ouest-allemandes» : le Westdeutsches Zentralarchiv. Ce dernier s’était mis à l’œuvre à Coblence en 1952 avec cinq fonctionnaires spécialisés en matière archivistique. La tâche qui lui était assignée n’était littéralement pas très spectaculaire : elle consistait tout d’abord à « fouiller » les « ruines » laissées en héritage par le régime national-socialiste, puis les rassembler et les apporter dans un endroit sauf, dans la mesure où les circonstances le permettaient ». Et les circonstances, en ce qui concerne les documents originaux dont le Troisième Reich était l’auteur – comme on se
l’imagine -, ne pouvaient pas être plus défavorables, tout du moins à cette époque-là.
Le personnel de l’Institut qui avait alors son siège dans la « Reitmorstraße » prit, en dépit du caractère purement auxiliaire de ses fonctions de « guide de sources historiques » ce genre d’activités très au sérieux, ce qu’il fit aussi dans son propre intérêt. En effet, une fois que les fonds réservés aux documents d’origine étatique furent complétés à quelques exceptions près à l’issue d’une collecte de grande envergure menée en 1950 auprès des producteurs d’archives fédéraux, c.-à-d. des archives régulières, des ministères et des « gouvernements des districts » (Kreisregierungen), l’Institut se concentra sur la mission qui était la sienne : réunir toutes les sources complémentaires ayant trait au Troisième Reich, qui étaient disponibles à ce moment-là, ce qui exigeait de sa part une rapide et exhaustive intervention. Déjà en mai 1949 les Américains avaient livré 28 caisses contenant les procès-verbaux qui avaient été dressés lors du Procès de Nuremberg. Ce fonds judiciaire fut progressivement complété, notamment par l’arrivée successive de doubles des pièces sur lesquels reposaient les actes d’accusation formulés à l’encontre des grands criminels de guerre nazis. En outre, un autre fonds d’archives d’importance fondamentale pour l’Institut fut celui qui fut versé par l’intermédiaire du « Ministère de la Bavière pour missions spéciales » (Bayerisches Staatsministerium für Sonderaufgaben): ce fonds se constituait, d’une part, d’un assortiment d’actes judiciaires qui furent établis par « les tribunaux allemands instaurés au terme du Procès de Nuremberg et spécialisés dans les cas de dénazification » (Spruchkammern) et, d’autre part, des duplicata des textes d’accusation (réquisitoires) et des jugements qui furent prononcés à l’issue des procès menés contre les criminels nazis. À noter ici que cette documentation qui émanait des archives judiciaires courantes ouest-allemandes c.-à-d. celles auxquelles on a recours dans l’immédiat (Registratur), avait fait l’objet d’une réimpression. Dès le début, on fit aussi appel à des reproductions photographiques et reproductions sur films d’extraits de documents issus de la dictature nationale-socialiste d’importance majeure. Ces derniers avaient été mis en dépôts dans des centres de conservation d’archives internationaux, parmi lesquels on citera la « Library of Congress », l’Institution « Hoover », la « Wiener Library » ou bien encore le « Berlin Document Center ». Un fait qui surprend au vu de ce processus de collecte, c’est que, souvent, ce furent justement des anciens émigrants allemands qui allégèrent l’accès de l’Institut à ces institutions … Ce faisant, au fur et à mesure que les fonds furent acheminés, l’Institut développa, en un temps record, son propre profil archivistique qui constitua en quelque sorte, jusque dans les années soixante-dix, la toile de fond de ses collections et fonds d’archives. Le rapport d’activités de l’Institut établi en 1953 fait état des conséquences qu’eut, pour la recherche, un tel accroissement de ses fonds.
Les Actes du Procès de Nuremberg (Nürnberger Prozeßakten), qui constituaient un point fort de nos activités, furent presque intégralement versés à l’Institut sous forme soit de photocopies, soit de réimpressions. Ainsi, après avoir regroupé cette masse documentaire, l’Institut s’attaqua, avec le financement de tiers, à leur exploitation dans le but de satisfaire les demandes de ses chercheurs. Depuis la deuxième moitié des années quatre-vingt-dix, ce sont les Spruchkammer- und Gerichtsakten - dossiers établis par les tribunaux spéciaux érigés dans le contexte de la dénazification de l’Allemagne (Spruchkammern) et autres tribunaux - qui se trouvent au cœur de l’analyse, notamment les pièces qui sont d’intérêt capital pour l’historiographie, un devoir dont nous nous acquittons encore après nous être procurés auprès de chaque Land les listes des procédures de dénazification engagées par les Spruchkammern qui furent érigés à l’intérieur de leur zone d’occupation alliée. Toujours dans le respect du cadre des moyens financiers qui se trouvaient encore à notre disposition, les archivistes de l’Institut procédèrent à la collecte, d’une part, de « papiers privés » (Dokumente aus privater Hand) – et, d’autre part, de documents qui se trouvaient sous forme de microfilmes prélevés sur les matériaux préservés par les Alliés dans leurs archives. En ce qui concerne le fonds consacré aux « Archives de presse » (Pressearchiv), tous les communiqués, essais et éditoriaux susceptibles de trouver l’intérêt de la recherche en raison de la pertinence de leur contenu furent systématiquement collectés, classés et inventoriés. Toujours dans l’optique de cerner la dictature nazie, tous les journaux et périodiques (Zeitungen und Zeitschriften) censés apporter de nouvelles connaissances sur douze années de dictature national-socialiste furent rassemblés indépendamment du fait que leurs séries fussent complètes ou non. Le plus grand soin fut apporté à la collecte de l’intégralité des arrêtés et communiqués produits dans le plus grand secret par le NSDAP et les SS (section de protection de la NSDAP - Schutzstaffel der NSDAP) ainsi que toutes les ordonnances (Verordnungsblätter) promulguées par les instances dirigeantes nazies et le Commandement suprême de la Wehrmacht (Oberkommando der Wehrmacht – OKW). Des enquêtes effectuées auprès d’un grand nombre de témoins directs (tant les national-socialistes que leurs adversaires) furent multipliées en vue de recueillir leurs témoignages. Ces rapports furent formulés à l’intention de l’Institut sous forme de « Récits de mémoire » (Gedächtnisniederschriften).
Comme les documents qui présentaient un haut potentiel d’exploitation pour la recherche sur le nazisme et qui étaient par conséquent incontournables se trouvaient toujours entre les mains des Alliés, l’Institut dut d’abord travailler sur la base de sources complémentaires qui lui avaient été préalablement dévolues ça et là. Cette solution qui n’était que provisoire lui permettait tout du moins, face à des circonstances aussi peu favorables, d’assumer le mieux qu’il pouvait le devoir de conservation et de communication auquel il était aussi tenu de par son mandat. De fil en aiguille, l’Institut mit en oeuvre un procédé tout spécialement adapté aux besoins de ce domaine de recherche. Celui-ci permettait un accès hautement différencié aux sources complémentaires, ce dont les supports de recherche archivistiques classiques n’étaient pas capables. Si bien que, eu égard aux collections de sa bibliothèque et de ses fonds d’archives, l’Institut acquit en moins de rien la réputation de « mecque » des chercheurs en histoire contemporaine (Mekka der Zeitgeschichtsforscher) et de « Vatican » de la dénazification (Vatikan der Umerziehung). De nos jours, force est de constater, à notre grande joie d’ailleurs, que cette réputation n’a rien perdu de sa validité, tout du moins en ce qui concerne la première appréciation. Conformément à l’évaluation opérée à intervalles réguliers par l’ « organe de contrôle allemand de la recherche » (Wissenschaftsrat [WR])[1], « la Bibliothèque et les Archives de l’Institut contribuent en grande partie à ce que l’Institut exerce une force d’attraction bien au-delà de ses limites régionales ». Or, il faut tenir compte du fait que l’estimation à laquelle le Wissenschaftsrat avait procédé au terme de l’évaluation de l’Institut en 1996, se rapportait non seulement à des domaines archivistiques spéciaux, mais aussi à des principes de gestion qui étaient pratiquement inconnus pendant les année cinquante et soixante.
Hormis les sources imprimées et les témoignages personnels que l’Institut s’efforçait inlassablement de réunir, classer et inventorier, les fonds d’archives les plus importants qui furent versés à l’Institut dès le départ furent les dossiers produits par le Spruchkammer et les procès-verbaux et autres pièces utiles à l’instruction des procès qui eurent lieu dans le cadre du Procès de Nuremberg. Par le terme collectif des « Actes du Procès de Nuremberg» (Nürnberger Dokumente), l’on entend l’ensemble des documents constitués à partir des années 1945/46 dans le but de traduire en justice les 24 grands criminels de guerre nazis et de les condamner. Ce procès se déroula en première instance devant le Tribunal militaire international (Internationaler Militärgerichtshof) institué par les Alliés, puis dans le cadre d’une autre série de procès figurant sous l’appellation de « procès ultérieurs » (Nachfolgeprozesse), lesquels furent douze au nombre et se tinrent également à Nuremberg. Dans le cadre de cette série de procès comparurent, jusqu’en 1949, devant les tribunaux militaires américains, des personnalités soupçonnées de s’être lourdement compromises du fait de leur proximité de l’Etat national-socialiste ou bien encore du parti national-socialiste (NSDAP) resp. d’avoir lourdement collaboré avec le régime nazi (besonders « belastete » Personen). Parmi elles se trouvaient des personnalités très diverses : médecins, juristes, généraux, des membres des « Groupes d’intervention du Service de sûreté de la SS – SD » (Einsatzgruppen des Sicherheitsdienstes), des industriels, des fonctionnaires et des membres des systèmes d’administration nazie. Dans une première phase, la recherche menée à l’Institut sur le national-socialisme et le Troisième Reich reposait essentiellement sur les documents qui avaient été rassemblés par ses archivistes pendant la première moitié des années cinquante. Ils se composaient, non seulement des pièces issues en majorité des archives courantes produites par l’Etat national-socialiste et le NSDAP (amtliche und parteiamtliche Registraturen des Dritten Reichs), sur la base desquelles le Tribunal militaire international mena ses procédures, et auxquels la recherche attachait la plus grande importance, mais aussi des procès-verbaux qui reproduisaient les dépositions des témoins et des inculpés. Quant à la masse de dossiers d’instruction générée par le Procès de Nuremberg et les procès dits ultérieurs, ils furent mis en grande partie à la disposition de l’Institut par les avocats de la défense des accusés. Durant de nombreuses années, les Archives d’Etat de Nuremberg (Staatsarchiv Nürnberg) contribuèrent aussi à augmenter la collection par l’apport de doubles et de copies de films.
L’attractivité du fonds documentaire relatif au Procès de Nuremberg et par conséquent des Archives de l’Institut d’Histoire contemporaine redoubla de manière spectaculaire , lorsqu’au terme d’un travail de dépouillement de 200.000 sources qui fut élaboré au cours des années cinquante et dura deux ans, 40.000 actes d’accusation purent être répertoriés de manière détaillée dans un « fichier » classé en fonction soit de la matière ou thématique soit du nom de la personne qui fut l’objet de l’analyse, et mis à la disposition du public. Ce fichier qui est en réalité un répertoire numérique détaillé fut réalisé avec le concours du « Centre de conservation d’archives étatiques » (Staatliches Archivlager), lequel fut par la suite pris en charge par la Bibliothèque d’Etat de l’Université de Göttingen, et les Archives westphaliennes des Affaires économiques (Westfälisches Wirtschaftsarchiv) à Dortmund. Non seulement, ces deux institutions associèrent leurs efforts au niveau des effectifs, elles contribuèrent dans une même mesure au parachèvement de ce service archivistique en apportant chacune leurs propres fonds. Le motif de cette entreprise conjointe était l’établissement d’un fichier indexé, c.-à-d. d’un système de classement qui contenait les données obtenues à partir de l’analyse soit du contenu des documents soit du document par lui-même. L’indexation par matières (Verschlagwortung[2]) se faisait suivant un principe « tricoté main » (handgestrickt) qui comportait une analyse plus développée voire exhaustive, classée elle-même par mots-matières. Au demeurant, les responsables suivaient la méthode classique qui consistait à extraire les mots-matières des documents qui devaient faire l’objet de l’analyse historiographique. De plus, le procédé de ventilation (Verschlagwortung) et (Ausdifferenzierung), qui consiste à répartir les documents entre différentes subdivisions correspondant à leur différenciation thématique, fut choisi de sorte que la recherche faite en fonction d’un seul mot-matière ne provoquât pas une cascade d’informations entraînant de ce fait une perte de temps pour l’usager des collections. D’autre part, le recours à cette méthode devait permettre au chercheur de mieux cibler sa recherche et ainsi d’en accélérer la rapidité. En un mot, les Archives de l’Institut offraient là un service qui répondait parfaitement aux besoins des chercheurs-auteurs.
La mise en place dans nos Archives d’un « inventaire analytique détaillé » (Regest) qui se rapportait aux fonds consacré aux Actes du Procès de Nuremberg, classé sous forme de fichier -, devait, désormais, rapidement attirer de nombreux visiteurs au nombre desquels comptaient, en dehors des historiens, les juges d’instruction et les procureurs qui étaient à la recherche de pièces à conviction nécessaires à l’instruction des procès menés contre les criminels nazis. Or, toute médaille à son revers : au niveau interne, le maniement de ces archives présentait certains inconvénients. Abstraction faite, en effet, du fichier dans lequel les actes d’accusation des grands criminels de guerre avaient été dépouillés – la Nürnberger Dokumentenkartei -, les matériaux des procès dont le classement était mal adapté aux besoins archivistiques en raison de leur composition hétérogène voire hétéroclite, et d’un système de cotation extrêmement complexe – il entraînait des pertes de temps énormes lors du déplacement du document et de son réintégration avant et pendant leur communication -, ce patrimoine historique ne faisait pas exactement partie des fonds préférés du personnel des magasins.
Parmi les dossiers judiciaires qui provenaient du Procès de Nuremberg figuraient, sous forme « d’interrogatoires » (interrogations), de témoignages et de « déclarations formelles sur la foi du serment » (affidavits), toute une série de documents qui étaient étroitement apparentées avec la tradition anglo-saxonne de l’histoire orale (Oral History). Aussi, tant « les matériaux judiciaires de Nuremberg » (Nürnberger Material) que les procès-verbaux dressés lors des interviews et autres formes de correspondances compilées par les chercheurs de l’Institut à des fins historiographiques furent-ils regroupés en fonction du mot clé « Témoignages écrits» (Zeugenschrifttum) et exploités de manière à ce que ce fonds soit homogène. Notons que les résultats obtenus par des chercheurs, même venus de l’extérieur, lors de leurs enquêtes testimoniales étaient parvenus très tôt dans notre possession. On se souviendra, à ce propos, de la collection de Ricarda Huch qui se concentrait sur la thématique de la résistance allemande, la collection de Bodo Scheurig sur le « Comité de l’Allemagne libre » (Nationalkomitee Freies Deutschland) - et la « Fédération des officiers allemands » (Bund deutscher Offiziere) - ou bien encore les écrits que l’écrivain Jürgen Thorwald avait réunis dans les années qui suivirent la fin de la guerre, lesquels retraçaient l’effondrement du front Est en 1944/45, tout en thématisant la présence d’ « unités de volontaires » d’origine soviétique (Freiwilligen-Verbände) qui s’étaient enrôlés dans la Wehrmacht et la SS-combattante (Waffen-SS).
La collection indexée en fonction du critère «Témoignages écrits» (Zeugenschrifttum), qui constitue aujourd’hui un fonds archivistique centralisant environ 2.700 pièces classées comme archives historiques, doit être certes considérée, en ce qui concerne la valeur de ses sources, avec beaucoup de scepticisme, du fait que ces textes testimoniaux résultent d’observations individuelles. Par contre, considérées dans leur globalité, on ne saurait de nos jours sous-estimer l’importance d’un tel patrimoine. En effet, ces documents font souvent actes de faits qui resteraient dans l’obscurité, s’ils n’avaient pas été mis à découvert d’une façon ou d’une autre, tantôt parce qu’ils ne sont pas mentionnés dans les documents à l’appui, tantôt parce que les documents susceptibles de les évoquer manquent. Sur le plan général, les problèmes que rencontre la recherche dans son évaluation des sources historiques émanant de jugements personnels et de destins individuels sont considérables. Compte tenu du caractère apologétique de nombreux témoignages, il est difficile pour l’historien d’évaluer ces documents à leur juste valeur empirique, chacun d’eux représentant un cas en soi. Or, mis à part la potentielle subjectivité dont ces documents sont partiellement empreints, ainsi que le fait que l’histoire orale n’est pas à priori une invention de l’historiographie représentant le résultat d’un travail de mémoire personnel, ce genre de source constitue avec les journaux une forme de transmission mémorielle à laquelle l’historien ne saurait renoncer, du fait qu’il représente le travail sur les sources dans sa forme la plus originale. Un autre type de témoignage qui s’apparente bien – sur le plan archivistique - avec le Zeugenschrifttum sont les récits d’expérience et de mémoire, du fait qu’ils exigent tous les deux de l’historien une posture extrêmement critique. Cette forme de transmission mémorielle fait l’étoffe de presque 750 volumes inédits partiellement collectés par les Archives de l’Institut. Bien sûr, en posant adroitement ses questions et en mettant dès le départ l’interviewé dans un climat de confiance, l’interviewer ou l’enquêteur peut induire son interlocuteur à parler plus librement et même à en arriver à des confidences, chose que l’auteur de mémoires biographiques serait dans l’impossibilité de faire. C’est la raison pour laquelle l’archiviste se voit toujours de nouveau contraint, au vu du caractère intime des propos recueillis et de leur charge affective, de prier certains visiteurs de respecter les usages pratiqués dans les archives, ceux-ci consistant à ne pas communiquer à tierces personnes les informations de caractère confidentiel. Au pire, l’archiviste peut être amené à interdire l’accès à certains documents. En de telles situations, qui ne sont malheureusement pas inhabituelles, l’archiviste est contraint de jouer un rôle qui lui est fondamentalement étranger, celui de se poser en adversaire de la vérité et de la science. Et il est fort probable que son public, réduit au rôle de quémandeur, ne le voie pas différemment.
Un véritable coup de chance pour l’Institut, au regard de sa mission historiographique, fut finalement, en 1956, le début d’une opération de reproduction sur microfilms concernant les documents procédant des autorités et des services officiels de la dictature national-socialiste par les Archives nationales de Washington (National Archives in Washington) suite à leur saisie: antérieurement, l’Institut leur avait déjà confié quelques menus travaux de ce genre afin de nourrir des projets de recherche internes. Or, la reproduction sur microfilms de l’intégralité des documents permettait aux Archives de l’Institut d’accéder presque entièrement à ces fonds, avant même que les documents originaux fussent restitués à la République fédérale, ce qui représentait certes une bonne aubaine pour l’Institut. Mais avant de pouvoir se servir de ces documents, il fallait d’abord les défricher, ce qui exigeait un travail analytique préalable rapide et détaillé qui devait couvrir une grande masse de documents, et qui, de surcroît, dépassait de loin les marges budgétaires de l’Institut. Finalement, grâce à l’aide financière à la recherche accordée par la Fondation Fritz Thyssen (Fritz-Thyssen-Stiftung), les Archives furent enfin en mesure d’embaucher du personnel à mi-temps. Ce dernier répertoria et catalogua dans la période entre 1962 et 1968 l’essentiel des microfilms nouvellement acquis. C’est ainsi que sous la direction déterminée de Anton Hoch[3], quelques jeunes étudiants en histoire fraîchement recrutés - pour beaucoup d’entre eux ce fut le départ d’une carrière d’historien ou de chercheur universitaire – en compagnie de Ruth Körner, une émigrée allemande rapatriée, procédèrent petit à petit à l’élaboration d’un ouvrage en quatre volumes portant sur les « Actes dressés par les autorités centrales du Reich et le NSDAP ainsi que ses services administratifs » (Akten zentraler Reichs- und Parteibehörden). Pour éviter tout risque d’incendie, les inventaires analytiques détaillés (Regeste) furent copiés et transférés dans la salle des inventaires où se trouvait d’ores et déjà un photocopieur électrostatique flambant neuf au véritable sens du terme, du fait qu’il chauffait tellement que les papiers prenaient feu. Ce fichier, qui était classé par personnes et matières, constituait, pour l’époque, un instrument de recherche hautement confortable.
Ce qui contribua à une attractivité accrue des Archives auprès des chercheurs venant d’Allemagne ou de l’étranger fut, exception faite de la diversité des sources qu’elles conservaient, la rapidité avec laquelle nous mîmes des inventaires détaillés à la disposition du public, dans lesquels une grande partie de nos fonds étaient recensés. A demi élaboré à l’Institut, le « fichier consacré aux documents de Nuremberg » (Nürnberger Dokumentenkartei), qui fut ouvert au public à partir de la moitié des années cinquante, en est un bon exemple : parmi les sources dont il se constituait, ce furent les « Actes d’accusation » qui furent le plus consultés et ce, jusqu’à la fin des années quatre vingt: Le « projet Thyssen » (Thyssen-Projekt) permit aux archivistes de l’Institut de procéder au dépouillement d’un grand nombre de microfilms et de dossiers issus des centres du pouvoir du Troisième Reich, et de le gérer en fonction du système de classement qui fut appliqué aux Actes du Procès de Nuremberg, sauf que dans ce cas, le thésaurus dans lequel tous les versements étaient décrits, avait doublé lorsque le financement du projet arriva à sa fin en 1968.
Au cours des années soixante, l’accroissement constant des fonds destinés aux reproductions de documents choisis relatifs à l’Etat nazi, qui exigeaient une classification par matière différenciée à l’extrême, contribua au fait que l’Institut qui avait alors trouvé son domicile définitif dans la Möhlstraße, se trouva progressivement transformé en un « combinat » scientifique (Wissenschaftskombinat) de structure verticale et presque autarchique. Le rez-de-chaussée, réservé aux Archives et à la Bibliothèque, constituait dès lors pour ainsi dire la « base ». Le premier étage faisait en quelque sorte fonction de « superstructure » avec son administration et son « célèbre esprit cristallin » (der berühmte reine Geist) se rappelle Hans-Dietrich Lock. Le « rendement » (Produktion) qui incombait au premier étage, par contre, dépendait uniquement de la rapidité avec laquelle on accédait aux « moyens de production » qui se trouvaient au rez-de-chaussée. Et les anciens rédacteurs des « Cahiers trimestriels d’histoire du temps présent (Vierteljahrshefte für Zeitgeschichte) furent par la suite plus d’uns à relater que le seul maniement d’un fichier quelconque dans la salle des inventaires suffisait pour confronter le chercheur à de nouvelles problématiques. De plus, non content de mettre simultanément à la disposition des chercheurs les outils nécessaires pour répondre aux questions soulevées par ces problématiques, c.-à-d. l’endroit où les chercheurs devaient s’adresser pour obtenir les documents manquants, en l’occurrence Washington ou Nuremberg suivant le cas, ce fichier allait même jusqu’à mentionner leur cote et le numéro de page. De telles réminiscences contenaient chacune leur graine de vérité dans la mesure où elles laissaient déjà présager les exigences auxquelles les Archives devaient par la suite se trouver confrontées en raison de la haute fonctionnalité des fonds qu’elles conservaient.
Un autre danger qui menaçait les Archives fut le « processus de vieillissement sur le plan méthodologique» (methodologischer « Alterungsprozess ») ou « perte d’actualité » des Actes du procès de Nuremberg. La dégradation de la valeur de ces sources concernait surtout les « pièces à conviction » qui, sous forme de copies, de duplicata ou de traductions faisaient acte du fonctionnement du système national-socialiste et constituaient de ce fait l’échafaudage de preuves sur laquelle reposait la mise en examen des grands criminels de guerre lors du procès de Nuremberg. Or, à court ou à moyen terme, il fallait s’attendre à ce que, du moment où les actes allaient être restitués aux archives fédérales compétentes, les pièces originales devaient, tôt ou tard, être mises à la disposition de la recherche. Il fallait aussi s’attendre - bien qu’à plus long terme – à ce qu’une situation similaire intervienne dans le domaine des séries de microfilms relatives aux documents de provenance allemande qui étaient déposées aux National Archives. Au début des années soixante-dix, leur chiffre se montait déjà à environ 3.000 rouleaux de films, ce qui correspondait à trois millions et demi de pages issues de sources illustres, un résultat dont nous étions fiers. Il faut d’ailleurs préciser que la collecte ciblée de ces documents trouvait uniquement son origine dans la diversification des demandes posées par la recherche. De surcroît, le financement de ce projet par la Fondation Fritz Thyssen étant arrivé à terme, l’exploitation de ces sources, qui était très sophistiquée, cessa rapidement. Si, entre 1962 et 1972, grâce au financement de la Fondation Fritz Thyssen, le catalogue principal avait augmenté de 25.000 à plus d’un million et un quart de fiches, le classement par contenu de ce qui restait du fonds versé dans les archives de Washington se réduisit de manière dramatique dans les années qui suivirent. Ce n’est qu’en 1985 que les quelques 1000 rouleaux de films qui n’avaient pas encore été répertoriés purent être classés grosso modo selon le cadre de classement préétabli par les Américains sous forme de - « guide » - ce processus de repérage de sources permettant de les rendre tout du moins accessibles aux quelques lecteurs encore intéressés par cette thématique.
Abstraction faite du caractère purement provisoire des deux grandes collectes de sources complémentaires (Ersatzüberlieferungen) ayant trait au Troisième Reich, le fait que l’accès relativement libre à des documents étatiques de date plus récente ne pouvait plus se répéter, était beaucoup plus grave. Aux yeux de l’archiviste, bien sûr, de devoir à l’avenir non seulement reproduire des documents sur les lieux-mêmes des archives fédérales où ils étaient conservés, mais aussi de constituer, dans les murs de l’Institut, des fonds parallèles se composant de doubles, juste pour subvenir aux besoins de ses chercheurs, paraissait absurde. Cette tendance qui visait à subordonner les Archives aux besoins de la recherche se trouva renforcée lorsque l’un des directorats de l’Institut mit ultérieurement un projet en place qui prévoyait la reconstruction de l’intégralité de la correspondance produite par la chancellerie du NSDAP et ce, sur la base des sources qui étaient établies sur les « destinataires » du parti (Empfängerüberlieferungen) et conservées dans les archives ouest-allemandes. Par ce projet, le directorat de l’Institut visait à l’édification d’un « fonds d’origine rarissime » (Kunst-Provenienz), en d’autres mots d’un fonds qui avait pour vocation de répondre à toutes les règles de l’art archivistique, et dont Munich aurait été l’unique lieu de conservation. Mis à part le fait que cette entreprise contrecarrait fortement les intérêts des archives fédérales allemandes qui n’étaient pas en manque d’arguments contre sur le plan méthodologique, il s’avéra en définitive que les ressources financières de l’Institut ne suffirent pas pour réactiver le monopole archivistique que les Américains avaient eu la générosité de lui rétrocéder dans les premières années qui suivirent sa naissance.
Outre la perte d’actualité et par conséquent d’intérêt historique des copies des dossiers judiciaires issues du Procès de Nuremberg et d’autres archives déposées à Washington, qui était dès lors prévisible, une autre constatation s’imposait: l’Institut qui n’échappait pas non plus à l’emprise de l’évolution de la politique d’après-guerre, devait tôt ou tard être amené à remettre en cause les rapports dialectiques et malgré tout extrêmement prolifiques qui s’étaient cristallisés dès le départ entre la « base » (les Archives) et la « superstructure » (la recherche): En d’autres termes, les Archives de l’Institut étaient dorénavant appelées à ériger leur propre documentation : ces fonds qui devaient se rapporter à la période postérieure à la seconde guerre mondiale étaient censés leur procurer à long terme une certaine autonomie, si elles ne voulaient pas être réduites aux simples fonctions de fournisseur de sources destinées à satisfaire les seuls besoins des service éditoriaux et scientifiques de l’Institut, et ainsi de perdre définitivement tant leur légitimation que leur renommée de « presque véritables archives » (fast ‘echten’ Archivs) .
Anton Hoch, le conservateur des Archives en place à l’époque, fut très tôt conscient de cette problématique. Dès la fin des années cinquante, maintes considérations stratégiques furent engagées afin de tenir compte de « l’élargissement du concept d’histoire contemporaine ». À cette époque, on savait pertinemment que la recherche sur la période d’après-guerre était incapable d’aller de l’avant tant que les « sources primaires écrites » (primäres Schriftgut), c.-à-d. les textes originaux produits par la République fédérale, lesquels sont soumis aux délais de communication prévus par la loi, ne seraient pas rendus accessibles à la recherche, comme cela avait été le cas pour les documents émanant de la République de Weimar et du Troisième Reich. Or, il convient de noter ici que les sources issues avant 1945 n’auraient jamais pu être déclassifiées avant l’expiration de leur délai de communication, si la dictature national-socialiste ne s’était pas entre temps effondrée. Afin de ne pas faire obstacle à la progression des recherches historiques centrées sur la période d’après-guerre, Anton Hoch vit une alternative au problème que posait ce manque de ressources dans la constitution d’un fonds complet uniquement consacré à la compilation de sources secondaires écrites (Sekundäres Schriftgut). Pouvaient être versés dans ce fonds tous les documents imprimés émis par le Bund et les Länder (Drucksachen des Bundes und der Länder), les communiqués de presse (Presseinformationen) et autres écrits promulgués par les partis politiques et les syndicats (Pressedienste der Partei und Gewerkschaften). Toujours dans le cadre de ces considérations, la section des Archives réservée aux coupures de presse, qui avait été obligée, en 1953, de cesser ses fonctions en raison de la haute quantité de travail que ce genre d’activité implique, devait être remise en place, bien que dans un tout nouveau contexte : son édification fut dès lors réalisée en fonction de critères systématiques et d’un rayon d’action qui devait s’étendre à la période allant de 1945 à nos jours. Or, un fonds qui devait, tout du moins transitoirement, rester prioritaire du fait qu’il se trouvait en rapport étroit avec l’acquisition de la masse documentaire provenant des Archives de Washington, fut le « groupe d’archives consacré aux documents imprimés étatiques qui émanaient du NSDAP et de ses organisations dérivées 1918-1945 » (« Archiv-gruppe staatliche und parteiamtliche Drucksachen 1918-1945 »). Déjà en 1960, ce fonds avait la réputation de part et d’autre de la République fédérale d’être « exceptionnel ». Or il fallut attendre le début des années soixante-dix pour que la direction des Archives réussisse à faire d’une pierre deux coups : activer la rentrée à la fois de fonds et de personnel de telle sorte que les travaux de prospection et de collecte des documents imprimés ayant trait à la période de l’après-guerre pussent aussi – parallèlement à d’autres projets - être menés à bien. Ce faisant, après la mise en place d’un poste régulier au plan des effectifs, lequel fut comblé en 1974 par une bibliothécaire chevronnée en matière d’acquisition, les rayonnages consacrés aux « Collections spéciales destinées à la recherche » (forschungsbezogene Spezialsammlungen) se remplirent de nouveau et ce, à raison de 50 mètres linéaires par an. De 1975 à 1977, une subvention accordée par la Fondation Fritz Thyssen dans le but de développer la recherche sur la période post-guerre contribua à financer un projet spécial visant à l’acquisition de tous les matériaux imprimés établis par les « quatre puissances occupantes qui formaient le Conseil de Contrôle interallié (1945-1944) dans le contexte de leurs zones et de leurs rapports interzonaux » (Druckgut alliierter Besatzungsdienststellen und deutscher zonaler und interzonaler Behörden 1945-1949). Au milieu des années quatre-vingt, force fut de constater que la collecte des sources relatives aux trois périodes marquantes de l’histoire allemande du XXe siècle: la République de Weimar, la dictature national-socialiste et les années après 1945, documents estimés dignes d’être conservés par la Commission de directeurs d’édition de l’Institut, était définitivement épuisée. Dès lors, si ce fonds continue de s’accroire, c’est surtout grâce au versement continu de matériaux imprimés actuels émis soit par les autorités soit par les associations, lesquels sont acquis par l’Institut dans le respect des domaines de conservation attribués aux bibliothèques et archives munichoises.
En rétrospective, on est amené, d’un côté, à constater au final que les conceptions proposées par Anton Hoch en vue d’aider les Archives à franchir un nouvel obstacle sur le chemin de leur émancipation, furent successivement mises en application. La création d’un fonds spécialement réservé aux journaux et aux coupures de presse – entreprise qui fut d’ailleurs couronnée de succès – y fut pour beaucoup. D’un autre côté, les Archives étaient toujours loin de suffire aux exigences de la recherche qui, elles, n’avaient pas bougé d’un pas. Les chercheurs continuaient toujours de plus belle d’exiger des Archives que la masse documentaire qu’elles détenaient continuât à être classée par mot-clé, de sorte qu’ils eussent rapidement accès aux documents dont ils avaient besoin. Ce qui revient à dire que les Archives devaient continuer d’appliquer, en matière de « sources écrites secondaires » (sekundäres Schriftgut), les principes de gestion qui prévalaient lors de la fondation de l’Institut. En conséquence, la tentative d’établir un fichier comportant toutes les fiches nécessaires à l’accès par mots-clé aux documents écrits émanant de partis et de mouvements politiques resta vite en rade et sombra définitivement dans l’oubli au cours des années quatre-vingt, sans que personne n’en fit cas, après avoir coûté une perte de temps et d’énergie énormes.
Ce fut – ironie du sort - précisément la réussite de l’Institut qui fut à l’origine du fossé qui se creusait inlassablement entre les exigences d’ordre technique posée par la recherche et les maigres ressources financières dont les Archives disposaient. Plus les Archives s’efforçaient de se transformer en une section à part entière en renforçant leurs fonctions pour ainsi dire de réceptacle archivistique incontournable capable d’approvisionner à court et long terme tous les champs d’investigation historiographiques futurs, plus la direction de l’Institut s’engageait dans une voie – tout à fait légitime du point de vue historiographique - qui accordait aux sources une certaine prérogative et par là privilégiait la recherche. Considérée de l’extérieur, la situation à l’Institut donnait l’impression que cette césure dont il fallait chercher la cause dans l’organisation structurelle de la maison n’était que d’intérêt secondaire et ce, pour une double raison : le directorat en place à l’époque se concentrait alors sur la réalisation d’un projet qui prévoyait la reconstruction des « Actes de la chancellerie du NSDAP », une entreprise qui absorbait toute son énergie et, qui, de plus, était considéré d’un bon œil par la politique ; en outre, un projet avait été réactivé qui impliquait la rentrée d’un vaste fonds. Ce dernier se constituait de sources complémentaires présentant deux avantages : d’abord elles concernaient les années d’après-guerre, puis elles étaient pourvues dès le départ d’inventaires analytiques détaillés.
L’intérêt que portaient les chercheurs à la thématique du « Troisième Reich » ayant reculé au profit de la période post-guerre, il fallut bien se rendre à l’évidence qu’il n’était plus possible de procéder à une analyse scientifique approfondie et sérieuse de l’histoire contemporaine, sans s’en être préalablement référé aux documents qui émanaient de l’administration alliée en Allemagne et les avoir exploités. A partir de ce moment précis, la recherche se focalisa d’abord sur la masse documentaire qui témoignait de la présence de la puissance d’occupation alliée qui joua le plus grand rôle dans la préhistoire de la République fédérale : les Etats-Unis d’Amérique. Les quelques 3.300 mètres linéaires de dossiers conservés par le « Service du Gouvernement militaire pour l’Allemagne, U.S. 1945-1949 » (Office of Military Government for Germany, U.S. – acronyme ‘OMGUS’) – englobaient la totalité des dossiers (procès-verbaux, minutes, rapports) élaborés par l’administration américaine en Allemagne, y compris les gouvernements militaires installés dans les pays de l’Axe, qui furent également soumis au régime de l’occupation américaine. En 1973, en dépit de l’ampleur d’un tel projet, Martin Broszat[4] déclara sienne l’idée de procéder à la description des fonds destinés aux « Rapports OMGUS » afin de les rendre accessibles à la recherche. Le moyen choisi fut de les archiver sur microfiches.
L’avant-projet qui fut financé par la Fondation Volkswagen (Stiftung Volkswagen) tout comme le projet qui s’ensuivit, fut conçu dans le but d’évaluer autant les possibilités que les limites que présentait une entreprise d’une telle envergure. Ce projet prévoyait, pour le côté allemand, une coopération qui devait se dérouler dans le cadre d’un partenariat unissant de nombreux organismes tels que les Archives fédérales, les Archives des Länder qui avaient appartenu à la zone d’occupation américaine – (Staatliche Archiven), l’Institut für Zeitgeschichte, l’ »Institut de Sciences sociales de l’Université libre de Berlin » (Zentralinstitut für sozialwissenschaftliche Studien der FU Berlin) et le « Comité sur l’histoire de l’après-guerre Ruhr » (Arbeitskreis Nachkriegsgeschichte Ruhr) qui avait été formé conjointement par les « Archives économiques et d’entreprises de Westphalie » (Westfälisches Wirtschatsarchiv) - et l’Université de Bochum – (Universität Bochum). La responsabilité du projet reposait non seulement sur les Archives fédérales, qui désignèrent Klaus Oldenhage comme son coordinateur, mais aussi l’Institut für Zeitgeschichte. Bien qu’à cette époque, ce genre de coopération fût une innovation et que ces deux institutions, dès le départ, n’eussent cessé de se faire mutuellement concurrence en raison des circonstances qui avaient accompagné leur naissance, le climat houleux de jadis fit bientôt place à une collaboration qui se révéla agréable et fructueuse pour les deux partenaires.
En 1976, le personnel des Archives procéda à l’élaboration des instruments de recherche spécialement adaptés aux rapports OMGUS, puis en 1977 à leur reproduction sur microfiches. Or, il importe de préciser à cet endroit que, sans la bienveillance de nos partenaires américains à l’égard de nos activités, ce projet n’aurait jamais été concrétisé. Quant à sa réalisation, elle fut largement facilitée par les dérogations aux délais légaux que nous accordèrent les Britanniques. Un quart environ de l’ensemble des rapports OMGUS, ce qui correspond à 6 millions de pages imprimées, fut favorablement évalué par les trente et plus archivistes et historiens qui, après avoir inspecté le fonds, ce dont ils étaient chargés, déclarèrent à l’unanimité que ces documents étaient d’un intérêt historique primordial. L’opération consistant à archiver les rapports OMGUS sur microfiches dura jusqu’en 1981. Actuellement, les Archives de l’Institut détiennent une série complète de tous les dossiers qui ont été microfichés. Sinon, ces fonds son répartis en conformité avec l’ordre de compétence des services archivistiques instauré par le législateur fédéral: les Archives fédérales (instance archivistique supérieure en Allemagne) conservent les rapports qui furent établis par le « Gouvernement central des forces américaines en Allemagne » (OMGUS-Zentralbehörden) et les archives régulières des Länder ou régionales de l’ancienne zone d’occupation alliée abritent les séries émanant de la plume des administrations américaines dont ils relevaient. Or, bien que ces documents furent cédées aux Allemands sans conditions, les « parties receveuses » (die Beschenkten) se mirent d’accord sur l’application de directives homogènes quant au maniement de ce fonds. Et bien que ces dernières mettent l’accent sur l’ouverture de ces fonds à la science historique, elles n’en respectent pas moins les sphères personnelles des personnes concernées.
La répartition des tâches selon le précurseur de ce projet prévoyait que l’Institut se limitât à n’exploiter la masse des rapports OMGUS que partiellement. Les résultats de ces analyses devaient être répertoriés selon un principe de classement conventionnel, lequel envisageait en un premier temps l’élaboration de fiches écrites à la machine comportant tous les éléments importants extraits de la pièce à archiver et permettant l’accès aux informations soit par personnes soit par sujet ou matière. L’intérêt général que suscita ce projet encouragea la direction des Archives de l’Institut à envisager le recours à un processus de numérisation qui venait de faire son apparition avec l’introduction de l’ère informatique dans l’univers archivistique. C’est ainsi que la liste des Rapports OMGUS, c.-à-d. les archives microfilmées du Gouvernement militaire américain d’occupation en Allemagne entre 1945 et 1949, qui étaient désormais indexées par mot-clé et par personne, purent être tout d’abord consultée par les intéressés sous forme d’imprimés. Depuis 1998, grâce au processus de numérisation qui va bon train, il est désormais possible d’accéder en toute facilité au document désiré en entrant soit sa cote, soit un ou plusieurs mot-clés. Le traitement minutieux de la globalité des sources complémentaires permit à l’Institut de prendre une forte avance sur les institutions qui travaillaient dans le même domaine, d’autant que les remembrements qui étaient en cours au sein des National Archives à cette époque au niveau des documents originaux, en rendaient l’accès plus difficile. Tous ces facteurs aidant, la paix s’installa de nouveau entre les Archives et la recherche, et le travail à l’Institut reprit de plus fort, tout du moins en ce qui concerne le secteur de la période post-guerre. Le seul inconvénient résidait dans le fait que le mode d’opération appliqué au travail sur les Rapports OMGUS n’était malheureusement d’aucun service dans la gestion des masses documentaires laissées en héritage par les autres Alliés.
La création d’un projet de recherche intitulé « La Documentation sur l’Emigration 1933-1945 » (Dokumentation zur Emigration 1933-1945) avait d’ores et déjà indiqué aux Archives la voie sur laquelle elles devaient dès lors s’engager, et qui finalement était celle d’une coopération archivistique qui prévoyait le partage des tâches avec d’autres institutions. A la réalisation de ce projet sur l’Emigration travaillèrent de concert, à partir de 1969, plusieurs institutions archivistiques telles que les Archives fédérales et l’Institut für Zeitgeschichte avec la participation de la « Fondation Friedrich Ebert » (Friedrich Ebert Stiftung), des « Archives de la « Confédération des syndicats allemands » (Deutscher Gewerkschaftsbund) et de la « Bibliothèque allemande » (Deutsche Bibliothek). Ce projet qui fut plus que généreusement financé par - l’ « Organisme allemand central de soutien à la recherche» (Deutsche Forschungsgemeinschaft - DFG), avait pour objectif de combler les déficits accusés par un domaine de l’histoire contemporaine allemande qui fut découvert au cours de l’ère Willy Brandt. Ainsi fut mis en place, dans les murs de l’Institut, un catalogue central dans lequel étaient répertoriées toutes les sources relatives à la thématique de l’ « Exil » sous le Troisième Reich. Notons que ces documents avaient été recensés par les chercheurs, qui étaient attitrés à ce projet de documentation, dans le cadre de leur mission auprès des plus grandes archives d’Allemagne et d’Europe de l’ouest et du nord. Prenant en considération les « courants ‘historiques’» qui prévalaient à cette époque tout en anticipant ceux qui étaient à venir, ledit projet eut un effet synergique sur les différentes activités poursuivies par l’Institut: d’une part, il reprit une tâche qui correspondait parfaitement à sa vocation première, à savoir de remplir les fonctions d’une Aktennachweisstelle c.-à-d. de « répertoire centralisé des sources historiques (conservées en Allemagne et à l’étranger) » et, d’autre part, le projet lui donna l’occasion de remettre à profit la technique de classement analytique hautement exhaustive que ses archivistes pratiquaient avec succès depuis l’acquisition des documents microfichés provenant des archives de Washington. Le catalogue central – à titre d’exemple -, qui jusqu’en 1974 contenait 290.000 fiches, fut rapidement enrichi de 50.000 références, juste avant que le financement assuré par la Deutsche Forschungsgemeinschaft arrivât à sa fin. Or, notons que même si le processus éprouvé d’élaboration des instruments de recherche sans lequel la bonne marche du projet ne pouvait pas être assurée, resta le même, les conditions de travail qui déterminaient la coopération entre les services archivistiques engagés dans cette entreprise avaient fortement changé. De surcroît, la direction des Archives passa outre les revendications qui, depuis la naissance de l’Institut, tenaient tant à cœur à ses chercheurs, c.-à-d. le principe de la Bilokation deutschen Sprengelschriftguts ou « bilocation » du patrimoine archivistique allemand en matière de sources écrites, lesquelles étaient à priori allouées aux archives fédérales. De plus, ce projet était aussi innovateur en ce sens que, contrairement aux principes appliqués dans la gestion des fonds d’archives OMGUS, lesquels consistaient à les reproduire sur microfiches – seule méthode possible au vue de la distance géographique qui séparait les National Archives de l’Institut et compte tenu des méthodes de gestion outre-atlantiques qui avaient bien sûr une répercussion sur les nôtres – la bonne marche du projet sur l’ « Exil » appelait les chercheurs à se rendre sur des lieux extérieurs à l’Institut, et ainsi à entrer en contact avec le public « sur une base dite démocratique » (demokratische Öffentlichkeit), principe inconnu jusque là dans ce milieu scientifique mais plus que jamais impérieux au niveau de la prospection et de la collecte des sources. Cette évolution ne fut pas non plus sans conséquences pour le personnel des archives dont la mobilité et la flexibilité redoublèrent lorsque s’ajoutèrent de nouvelles tâches, depuis les entretiens accordés aux visiteurs lors de la consultation des archives jusqu’à l’envoi de copies, cela représentait une optimisation de leurs services sur lequel les chercheurs pouvaient compter. Ce projet sur l’Exil fit aussi figure de travail de pionnier au regard de la nature des fonds d’archives conservés à l’Institut : en effet, ce n’est pas un fait du hasard s’il fut en première ligne consacré à l’ « exploitation » (« Erschließung »), puis à la « préservation » (« Sicherung ») des sources relatives à la thématique de l’ « Exil ». Or, la détection de ces sources s’avéra problématique : force fut de constater, dans le cadre de ce projet sur l’ « Émigration », que les documents primaires se trouvaient encore, pour la plupart, entre les mains des anciens émigrés et de leurs descendants. Et, dans les cas où les témoignages manquaient, faute, soit parce que les circonstances ne permettaient pas qu’ils fussent rédigés ou bien ne serait-ce que par ce qu’ils avaient simplement disparu, il s’avéra nécessaire, afin de préserver ce patrimoine si utile à la recherche, de les remplacer par des interviews, des enquêtes par correspondance et des récits de mémoire. Toutes les informations disponibles. propagées par les associations fondées par les exilés, c.-à-d. les journaux, magazines, publications, revues, brochures ainsi que les tracts se révélèrent d’un grand intérêt historique. Non seulement les « sources secondaires écrites » (Sekundäres Schriftgut), mais aussi, et surtout, les papiers personnels, les procès-verbaux de réunion émanant d’organisations et l’ensemble des témoignages recueillis dans le cadre de grandes enquêtes orales passèrent de plus en plus au premier plan des activités axées sur l’acquisition des sources.
Loin de s’être limité à la collection de témoignages recueillis auprès des témoins directs, l’Institut avait mené dans le passé de nombreux travaux de prospection en vue de réunir, à des fins de conservation, des documents personnels et familiaux. La collection, au début des années soixante, de papiers personnels tels que le carnet du général Geyr von Schweppenburg, le journal personnel et les notes du secrétaire d’Etat Hans Schäffer ou bien encore la collection personnelle de Walter Hammer constituent un point fort de ce fonds. A l’époque, l’acquisition systématique de sources primaires se heurtait à certains obstacles qui sont dans la nature des choses : d’abord, il fallut attendre les années soixante-dix pour que la plupart des principaux acteurs de la République de Weimar et du Troisième Reich fussent en âge de léguer ou transmettre d’une façon ou d’une l’autre des documents qui constituaient souvent l’étoffe de toute une vie. Mais ce fut avant tout le fait que, déjà surchargés par leur tâche prioritaire qui consistait à prospecter, collecter et dépouiller systématiquement la masse des sources étatiques de sorte que ce terrain fût inventorié le plus exhaustivement possible (flächendeckend), les effectifs des Archives n’auraient jamais été en mesure de subvenir aux exigences que pose l’exploitation d’archives privées. Or, dès lors que le financement de l’ensemble des projets relatifs à l’Emigration fut assuré par la DFG et que les institutions qui participaient à cette entreprise apportèrent leur soutien à l’Institut, le moment de procéder à la collecte de papiers personnels nous sembla propice. C’est ainsi que quadrupla, en l’espace de quelques années, le versement de fonds personnels : ils se montent aujourd’hui à 200 collections au total, dont la plupart sont fort volumineuses. Le patrimoine archivistique privé que constituaient les papiers personnels transférés à l’Institut par Willhelm Hoegner de son vivant, un ancien émigrant élu à son retour d’exil ministre-président de la Bavière, puis les legs de Otto Straßer, Konrad Heiden, Karl Thieme, Fritz Eberhard, Gerhard Masur et Karl Otto Paetel comptent parmi les acquisitions les plus connues se rapportant à cette époque.
Beaucoup de ces déposants - « donateurs » ou « testateurs» - (Nachlassgeber) avaient réussi, au terme de leur période d’exil, à reprendre pied en Allemagne fédérale : soit qu’ils purent réintégrer le cercle des élites politiques, administratives et culturelles de l’époque d’après-guerre, soit qu’ils joignirent des réseaux non-conformistes. Le fait que les fonds personnels dont ces personnes nous avaient confié la garde furent rapidement gérés et viabilisés en fonction de critères scientifiques par un institut qui était réputé à l’échelle internationale et qui, de surcroît, était à la fois exempt de toute orientation politique et relativement autonome vis à vis de l’État, s’était répandu comme un feu de paille. Il s’ensuivit que de plus en plus de personnes issues de différents milieux commencèrent à s’ouvrir aux initiatives d’acquisition entreprises par les Archives de l’Institut et nous confièrent leurs documents écrits et autres dossiers se rapportant aux partis politiques, aux associations et cercles qu’ils avaient dirigés ou bien au sein desquels ils avaient œuvré - et ce fut souvent par pure conviction qu’ils agirent de la sorte. Sur le plan de l’intérêt historique, ces papiers personnels sont en partie comparables à des titres boursiers qui ne se capitalisent que dans le long terme: en effet, abstraction faite des délais liés à la communicabilité qui sont stipulés à l’avance, il est nécessaire de prendre un recul plus prolongé vis à vis des évènements et des rapports qui existent entre eux avant qu’une telle documentation puisse être soumise à une analyse historiographique critique. A l’instar des imprimés, des rapports de presse et de la littérature « grise », ces documents n’ont souvent pas d’autres fonctions que celle de compléter, en tant qu’élément précieux, la mosaïque des sources qui fera, plus tard, l’objet de différents projets scientifiques individuels, et dont les éléments manquants devront être trouvés à l’extérieur de l’Institut.
Bien entendu, la « maison » ne voyait pas d’un trop mauvais œil l’accroissement de ses collections, d’autant plus que la présence en ses murs d’un fonds à la fois diversifié et complexe (d’un Quellenfundus) ayant trait à certaines décennies contemporaines susceptibles tôt ou tard d’intéresser la recherche, et dont elle seule aurait la gestion, continuait à lui faire durement défaut. Au début des années quatre-vingt, lorsque la problématique provoquée par la création des deux Etats allemands à l’issue de la Deuxième Guerre mondiale commença à éveiller la curiosité des chercheurs, le problème du manque de sources de référence acquit une telle virulence que l’on ne pouvait plus fermer les yeux: vingt ans avant, nous avions réussi, grâce à d’heureuses circonstances et une aide additionnelle à la promotion scientifique permettant la reproduction sur microfiches des rapports OMGUS qui, on l’a vu, étaient alors conservés dans les Archives de Washington, de garder l’avance dont nous avions bénéficié lors de la fondation des Archives. Les craintes que la transition des Archives à la période d’après-guerre entraînât une perte de compétence dans le domaine des sources s’étaient alors révélées injustifiées au regard de l’acquisition dans les années soixante-dix du vaste fonds que constituaient les Rapports OMGUS. Or, entre-temps, la situation avait changé de fond en comble, dès l’instant où l’historiographie contemporaine mit de plus en plus l’accent sur la phase de développement dans laquelle se trouvaient alors les deux « nouvelles Républiques » (Teilsrepubliken) à l’issue de la division de l’Allemagne en deux territoires. Cette nouvelle « normalité » induite par la présence d’un double Etat allemand, et à laquelle le monde archivistique dut s’accoutumer, n’était pas du tout favorable à la crise d’émancipation que les Archives de l’Institut subissaient depuis leur naissance . Les obstacles auxquels elles se heurtèrent à cette époque étaient de plusieurs natures : on trouvait d’une part, dans le paysage archivistique allemand de cette époque, les archives régulières (fédérales) fraîchement crées qui ne toléraient aucune intrusion dans leurs domaines de compétence – la conservation de tous les documents produits par le gouvernement et ses administrations – et qui de plus offraient sur place l’accès à leurs documents et, d’autre part, les services archivistiques de l’ex-RDA qui interdisaient au Klassenfeind (à « l’ennemi du régime ») – l’accès à leurs fonds. En conclusion, les Archives de l’Institut continuèrent de craindre pour leur existence.
Dans le mémoire programmatique que remit le directeur Martin Broszat aux Conseils (Stiftungsgremien) qui présidèrent la fondation de l’Institut für Zeitgeschichte – à l’occasion de la cérémonie d’éméritat du conservateur en chef des Archives Anton Hoch, ne figurait toujours pas de solution qui répondait à ce problème. Cela signifiait, de fait, pour les Archives de l’Institut, qu’elles devaient, comme dans le passé, continuer à mettre à profit l’expérience qu’elles avaient acquise tant dans la gestion des Actes du Procès de Nuremberg que lors de la reproduction sur microfiches des Rapports OMGUS. De plus, les Archives devaient continuer à se concentrer sur leur mission fondamentale, à savoir de rassembler les documents produits par l’Etat et ses administrations (staatliche Aktenüberlieferungen), - non pas sous forme de microformes, lesquels sont des supports de recherche difficilement maniables mais, dans la mesure du possible, sous forme de copies par pages -, dont les fonds auraient été préalablement décrits de façon à ce que les chercheurs puissent accéder de manière ciblée et conséquente à des documents isolés (optimale Erschliessung…). Mis à part les principes de conservation et d’identification des unités de description qu’elles ont en commun avec d’autres archives, étant spécialement axées sur les besoins de la recherche contemporaine, les activités archivistiques de l’Institut se différencient des archives qui assurent la conservation des documents produits par l’État et ses administrations ou archives publiques - les öffentliche Archiven - notamment par le fait que les fonds dont elles disposent doivent faire l’objet d’une analyse thématique préalable bien plus développée. Devant répondre de manière très exhaustive aux multiples nécessités que posent des séries non seulement de grande densité comme les sources relatives à histoire contemporaine, mais aussi de haute importance historique, les inventaires sont classés sous forme d’index sélectionnés de manière très élaborée non seulement en fonction de la provenance des fonds, mais aussi de la matière analysée et des personnes concernées resp. en fonction des rapports qui existent entre ces personnes. A ce propos, Martin Broszat disait : « L’acquisition devrait s’en arrêter là où le personnel des Archives n’arrive plus, dans l’espace d’un temps raisonnable, à parer aux devoirs qu’impose un traitement plus exhaustif des fonds, à savoir son classement par index et sa reproduction pour le fichier personnel et thématique ».
Selon Martin Broszat, en effet, la première règle fondamentale que les archivistes de l’Institut devaient appliquer était de procéder en première ligne à une identification des sources qui fût à la fois approfondie et exhaustive, cette méthode étant le seul moyen de répondre aux besoins des chercheurs. Pour les archivistes de l’Institut : rien de nouveau ! l’application de cette règle avait toujours fait partie de la routine. Cependant, l’expérience nous avait montré que dès qu’il fallait la mettre en pratique, des obstacles insurmontables surgissaient et ce, notamment lorsque le financement par tierce personne « (Drittmittel) de tels projets étaient épuisés. Or, à la vue, dans les murs de l’Institut, de toute une masse documentaire de haute valeur encore non inventoriée qui renfermait, entre autres, des montagnes de rouleaux de films provenant des Etats-Unis, des dons et legs des années soixante et soixante-dix contenant pour la plupart des éléments très précieux mis à l’écart par Anton Hoch en prévision de temps meilleurs, et dont le reclassement était très mal accueilli à l’époque par le personnel en raison de l’énorme travail supplémentaire qu’il entraînait, force était de constater que la direction des Archives, de son côté, se dérobait systématiquement à l’exécution de la deuxième règle imposée par Broszat, celle de stopper sur le champ les acquisitions pour insuffisance chronique de moyens financiers.
En conclusion, une coopération entre les archives régulières et les Archives de l’Institut n’étant toujours pas en vue dans le domaine de la reproduction de fonds qu’elles considéraient comme essentiels, et les organismes responsables de la promotion de la science n’étant pas enclins à nous accorder leur financement, l’estimation de la situation selon Broszat, bien que très pertinente eu égard à l’état de la recherche sur le Troisième Reich à cette époque, fut rapidement reléguée aux oubliettes, ayant perdu toute son importance.
Il ne fallait donc pas s’étonner si, peu après, les concepts de gestion mis au point par la nouvelle direction des Archives trouvèrent l’approbation du Conseil scientifique de l’Institut (Wissenschaftlicher Beirat), sans que son directeur n’y fît manifestement opposition. Le Conseil scientifique avait de fait constaté que « les Archives n’étaient désormais plus en en mesure de poursuivre la politique d’acquisition qu’elles avaient pratiquée dans le passé, ni de procéder à des dépouillements de fonds d’archives aussi exhaustifs, comme elles l’avaient fait transitoirement et faute de mieux dans le contexte des fonds relatifs à la période national-socialiste». En conséquence, le Conseil scientifique déclara que les Archives de l’IfZ devaient accorder la priorité aux champs d’action suivants. Ceux-là concernaient :
1. toutes les activités relatives à l’acquisition, la gestion, la conservation des archives y compris le traitement de la masse documentaire d’intérêt historique (classement, analyse des documents traités, rédaction des instruments de recherche etc. ), dans la mesure où ces documents ne relèvent pas du domaine de compétence des archives d’Etat ou régulières.
2. toutes les d’activités archivistiques d’ordre spécial liées à des compétences régionales et supra-régionales précises, éventuellement après concertation formelle ou pratique avec d’autres services archivistiques, resp. sur l’ordre de l’Etat.
3. la centralisation des activités concernant la coordination et les services au public, outre les travaux liés à l’acquisition et l’exploitation des fonds d’archives conservés à l’Institut.
En conséquence, les Archives étaient appelées à se concentrer à l’avenir sur « l’acquisition de papiers personnels - fussent-ils versés dans nos fonds par dons, par legs, achat ou sous forme de dépôts, les collections de documents, les correspondances privées et les témoignages écrits, les procès-verbaux issus au cours des entretiens menés avec les témoins directs (« documents testimoniaux - histoire orale ») (oral history), les sources non imprimées ou inédites provenant de personnes juridiques relevant de la politique, de la culture et de l’économie, les imprimés monographiques et périodiques qui, émanant des parlements, des gouvernements et des organisations, ne sont pas destinés à la vente en librairie ; tout produit de presse public, c.-à-d. les journaux et périodiques ainsi que leurs dérivés documentaires tels que les collections de coupures de presse ayant trait soit à une matière soit à des personnes et, enfin, la catégorie des petits documents issus fortuitement tels que les tracts et les affiches. »
Martin Broszat qui attachait la plus haute importance non seulement à la science historique, mais aussi à la togetherness, c.-à-d. à l’esprit d’équipe, ne put jamais s’accommoder aux rapports dialectiques qui continuaient, en partie tout du moins, à régir les interactions entre la politique d’acquisition poursuivie par les « Archives » et les besoins particuliers de la recherche et contribuaient par là à leur isolement réciproque. Or, comme les résultats obtenus dans le domaine de l’acquisition d’archives non-étatiques dépassèrent toutes nos espérances, tout comme il s’en fut des réactions positives venant de nos usagers, les Archives réussirent enfin à se procurer la liberté d’action dont elle avait besoin pour devenir de « véritables » archives.
Entre-temps, la nouvelle génération de chercheurs qui travaillent actuellement à l’Institut für Zeitgeschichte ne remet plus en question ni leurs nouvelles structures, ni leurs « Dienstleistungsfähigkeiten », c.-à-d. leur capacité d’adapter leurs services aux besoins croissants tant du public que de la recherche historiographique. Ce qui importe effectivement de nos jours, ce n’est plus de savoir si les chercheurs externes ou attitrés de l’Institut adhèrent à nos méthodes ou non, mais plutôt si nous allons être en mesure de relever le défi que posent les demandes auxquelles nous nous voyons confrontés en tant qu’institution archivistique face au budget mis à disposition. Au cœur des préoccupations se trouvent de nos jours, d’une part, la nécessité, à l’ère informatique, d’être à même, en tant qu’institution archivistique, d’exploiter la panoplie des moyens offerts par les processus de digitalisation des archives et, d’autre part, celle d’emmagasiner les fonds d’archives qui nous seront confiés à l’avenir dans le bâtiment annexe que nous avons fait construire en 1989 pour venir à bout du problème causé par le manque de place. Quant à ces futures acquisitions, tant leur nature et leur provenance que leur exploitation continueront à dépendre de facteurs tant objectifs que subjectifs – un problème auquel se heurte inévitablement toute institution archivistique dont le domaine de conservation n’est pas défini par des instances juridiques extérieures, mais relève uniquement de l’activité scientifique de l’institution dans laquelle elle est menée (« sprengelfreie Archive »). On en conclura que le moment n’est pas encore venu de nous reposer sur nos lauriers, même s’ils sont acquis à juste titre.
Outre les fonds consacrés aux séries de microfilms qui se composent, d’une part, des actes judiciaires issus du Procès de Nuremberg (Nürnberger Dokumente), lesquels continuent à nous rendre de grands services, des documents qui furent « pris en butin » et emmagasinés dans les Archives de Washington (Washingtoner Beuteakten) et de la série documentaire comportant les Rapports OMGUS qui est loin d’être exploitée dans sa totalité, étant donné que beaucoup de documents se trouvent aujourd’hui encore dans les rayonnages des Archives nationales de Washington, les Archives de l’Institut für Zeitgeschichte abritent des sources primaires de haute valeur documentaire. Cette documentation se rapporte aux différents domaines de la société du XXe siècle tels que le social ou la vie au quotidien, la politique, le tout saisi dans la perspective des différentes phases de l’histoire contemporaine. En comparaison avec d’autres institutions archivistiques dont les fonds ont été constitués de manière plus ou moins aléatoire, les fonds conservés à l’Institut présentent l’avantage de résulter d’une collecte systématique, ce qui contribue à leur cohérence et leur intégralité.
Cependant, bien que, depuis plus de deux décennies environ, ces fonds aient été décrits en fonction d’instruments de recherche classiques (Findmittel) – il s’agit ici en première ligne d’inventaires de sources (Findbücher) - qui sont non seulement adaptés à leur nature, mais répondent aussi parfaitement aux besoins de la recherche, leur usage n’épargne pas pour autant à l’usager des Archives la consultation laborieuse et souvent épineuse de liasses de dossiers et de microformes. Le fait que nous ayons abordé, il y a quelques années, dès l’arrivée de l’ère informatique, un projet très ambitieux, celui de la numérisation de nos fonds, ne rendra pas pour autant le maniement des archives plus facile. Or, la réalisation à plus long terme d’une base de données virtuelle devrait, elle aussi, contribuer à son perfectionnement dans la mesure où elle simplifiera à grande échelle l’accès aux sources et qu’elle permettra peut-être, dans la moyenne et longue durée, de consulter les répertoires sur le « World Wide Web » resp. la toile ». Cette approche permettrait non seulement un accès continu à nos données numériques, mais elle conférerait aussi une parfaite autonomie (à l’utilisateur resp. navigateur) par rapport aux lieux. Cette forme de mondialisation (« Globalisierung ») virtuelle de la sphère archivistique marquerait alors, en quelque sorte, l’apothéose d’une longue et difficile période de transition que durent affronter cinquante ans durant les Archives de l’Institut für Zeitgeschichte München-Berlin, une longue évolution, certes, qui fut en partie soit l’effet du hasard, soit des circonstances, mais dont elles sont toujours sorties victorieuses, souvent en ayant recours à la ruse, n’ayant jamais cessé de maintenir le cap sur leurs objectifs. Or, au fur et à mesure qu’elles se virent confier des fonds documentaires qui ne concernaient plus que partiellement la recherche telle qu’elle est actuellement menée à l’Institut, les Archives furent de plus en plus appelées à dépasser leur rôle de support archivistique de la recherche provoquant pour ainsi dire la rupture de l’unité qui régissait jadis les rapports entre une base archivistique et la production historiographique. Néanmoins, on peut dire en conclusion que par la diversification - souvent involontaire - de ses fonds, d’une part, et le caractère intrinsèquement original de ses collections, d’autre part, les Archives de l’Institut ont durablement gagné en attractivité dans le domaine de la recherche historique contemporaine en général.
Sans leur rayonnement transrégional, - nos services sont sollicités autant à l’échelle nationale qu’internationale – la Bibliothèque et les Archives en seraient en fin de compte réduites au statut d’organe distributeur de prestations au service de la recherche de l’Institut für Zeitgeschichte. De plus, la Bibliothèque et les Archives seraient tôt ou tard victimes de la rationalisation provoquée par le développement global de « l’interconnexion des systèmes ouverts » qui permet de consulter des documents littéraires et archivistiques à partir de bases de données centralisées. Or, leur succès qui se traduit par 4000 inscriptions annuelles dans les livres des visiteurs des Archives et de la Bibliothèque, c’est justement à cette multiplicité de compétences qu’elles ont acquises dans de nombreux domaines tels que « la documentation contemporaine écrite», la littérature historiographique, un arsenal d’instruments de recherche tous azimuts et des fonds riches en sources primaires, le tout rassemblé sous un même toit, qu’elles le doivent. Il importe de remarquer à cet endroit que les fonds consacrés aux sources primaires, lesquels servent de références aux questions soulevées par un champ de recherche s’étendant d’un bout à l’autre du spectre historique contemporain, sont toujours loin de satisfaire la demande scientifique dont ils sont l’objet. Entre temps, nous sommes heureux de constater que notre « clientèle » s’est fortement diversifiée : de nos jours, en effet, le cercle des visiteurs réguliers de l’Institut ne se limite plus aux seuls historiennes et historiens de profession, aux candidates et candidats aux examens universitaires et aux étudiants en général. L’Institut devient de plus en plus un lieu de référence tant pour les chercheurs en quête d’informations concernant, entre autres, la généalogie de certaines familles ou bien encore l’histoire d’une région particulière, que pour les pouvoirs publiques, parmi lesquels on mentionnera tout particulièrement les tribunaux qui sont à la recherche de pièces utiles à l’instruction de procès de criminels de guerre ou de cas de néonazisme, les instances étatiques responsables des restitutions de biens aux groupes de personnes spoliées par les Nazis, sans oublier, bien sûr, les auteurs d’ouvrages historiographiques. Mention particulière soit faite de tout l’ensemble – au demeurant très accaparant - des professionnels des média (film, télévision, presse et expositions), venant de toute part de l’Allemagne et de l’étranger poussés par l’intuition que les fonds et collections de l’Institut pourraient éventuellement receler les informations dont ils ont besoin et qui ne repartent – à notre grand étonnement - jamais déçus ! Or, abstraction faite de la diversification continue de ses activités, l’Institut für Zeitgeschichte München-Berlin reste fidèle à sa mission statutaire fondamentale : celle non seulement de collecter, réunir, puis procéder à la sauvegarde de toute la documentation issue de ces douze années de dictature national-socialiste ainsi que de sa préhistoire, mais aussi de la soumettre à l’analyse en appliquant des critères scientifiques, Or, malgré la concentration sur cette période cruciale et tragique de l’Allemagne jamais complètement explorée, laquelle fut et continue d’être sa raison d’être, l’Institut s’engage de plus en plus dans l’investigation de domaines scientifiques plus modernes tels que l’analyse sur le plan méthodologique, temporel et du contenu des différents aspects de la vie politique, sociale, institutionnelle, scientifique et culturelle du XXe et XXIe siècle.
Pour le chercheur venu de l’extérieur, l’Institut d’Histoire Contemporaine Munich-Berlin qui a trouvé son domicile définitif dans la Leonrodstraße à Munich, ne représente en général qu’une station parmi d’autres sur son parcours à travers les archives fédérales et internationales. On serait donc tenté de croire que les Archives de l’Institut sont quand même devenues de « véritables » archives. Or, sont-elles vraiment si « normales » que l’on pourrait le penser ?
[1] Le Wissenschaftsrat ou Conseil scientifique, qui siège à Cologne, a pour fonction d’évaluer les résultats obtenus par les organismes de recherche fédéraux universitaires et extra-universitaires. Il émet des « recommandations » - Empfehlungen – à l’adresse de ces institutions concernant la direction dans laquelle elles doivent s’engager afin de faire progresser la recherche. [2] Verschlagwortung : outil idéal d’identification des sources dans les domaines où la documentation est abondante. [3] Directeur des Archives (1949-1978). [4] Directeur de l’Institut für Zeitgeschichte (1972-1989).

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